1. Introduction : Bienvenue dans la taverne où rien n’est légal
Il y a des jeux qui annoncent immédiatement la couleur. Blood Bar Tycoon n’en fait pas partie.
Lancé sans attente particulière, on se retrouve d’abord face à une ambiance un peu austère, un petit jeu indé belge qui ne cherche pas à impressionner par une intro hollywoodienne. Et pourtant, au bout de quelques minutes, quelque chose se passe : le décor gothique, les animations cartoon, l’humour noir… tout s’assemble pour former un cocktail étrange, un peu macabre, mais diablement séduisant.
On pense d’abord à un Two Point Hospital en version “bar à vampires”, un petit tycoon décalé où humains et suceurs de sang cohabitent dans une taverne improbable. Puis le jeu commence à dévoiler son vrai visage.
Une heure plus tard, on se retrouve à gérer une arrière‑salle transformée en brasserie de sang industrielle, avec cellules de détention, machines d’extraction, distillateurs, pièges à humains et larbins spécialisés dans la disparition de cadavres.
Blood Bar Tycoon est un jeu qui ne ressemble à rien d’autre, et surtout pas à ce qu’il laisse croire au départ. Et c’est précisément là que réside son charme.
2. Clever Trickster ... coup d'essai ou coup de génie?
Clever Trickster Studio, installé à Namur, n’a pas vraiment le profil du vieux briscard du jeu de gestion. Petite équipe, premier projet commercial, financement local via Wallimage, le Tax Shelter, le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel… tout laissait présager un jeu prudent, modeste, calibré pour ne pas se casser les dents. Le genre de production sympathique mais sans éclat, comme on en voit souvent dans la scène indé belge, et puis Blood Bar Tycoon arrive, et tout ce pronostic s’effondre.
Car derrière son apparence de petit tycoon gothique, le jeu révèle une ambition étonnante. Pas seulement parce qu’il mélange gestion, humour noir et extraction sanguine industrielle avec un aplomb déconcertant, mais surtout parce qu’il ose changer radicalement de structure d’une carte à l’autre.
On sent une envie de surprendre, de renouveler, de pousser le joueur à repenser sa stratégie plutôt que de dérouler une formule toute faite.
La “patte belge”, elle, se glisse partout sans jamais devenir envahissante. La taverne comme lieu central, l’humour noir qui affleure dans chaque dialogue, ce second degré permanent qui transforme l’ignoble en comique, et ce mélange improbable entre bière, sang et bureaucratie vampirique… tout cela respire une identité locale assumée, mais jamais caricaturale. On sent le studio qui s’amuse, qui ose et qui expérimente pour se démarquer des géants du genre.
Pour un premier jeu, c’est un pari audacieux. Est-ce qu'il est réussi? Si on en parle aujourd'hui, il y a de forte chance que oui !
3. Crimson City, un Disneyland pour vampires
Crimson City n’a rien d’une métropole ordinaire : c’est un parc d’attractions morbide où chaque quartier semble conçu pour expérimenter une nouvelle manière de torturer des humains avec le sourire. L’ambiance générale oscille constamment entre cartoon, gothique, humour noir et absurdité assumée. On est loin du réalisme : ici, un vampire peut tenir la jambe d’un humain dans les toilettes avant de lui croquer la jugulaire, et tant que la vigilance du quartier reste a un niveau acceptable, tout le monde considère ça comme un incident mineur, presque banal.
La direction artistique, elle, ne cherche pas à séduire immédiatement. Les premières minutes donnent l’impression d’un petit jeu indé belge qui fait ce qu’il peut : silhouettes un peu brutes, couleurs parfois abruptes. Et puis, sans prévenir, les animations entrent en scène et tout bascule. Les larbins hypnotisent un client avec une nonchalance presque comique, les humains paniquent en courant dans tous les sens, les victimes tapent contre la vitre de leur cellule en espérant un miracle, tandis que les vampires savourent une poche de sang comme s’il s’agissait d’un grand cru. Chaque interaction est soignée et finit par donner une vraie personnalité à l’ensemble.
On comprend alors que la DA n’est pas là pour flatter la rétine, mais pour servir le gameplay et l’humour noir du jeu. Et dans ce rôle, elle excelle. La lisibilité, elle, force le respect. Même lorsque le bar se transforme en carrefour improbable où humains, vampires, larbins, chasseurs, prêtres et investigateurs se croisent dans un couloir trop étroit, tout reste parfaitement compréhensible. Les personnages dangereux sont détourés, les zones sont immédiatement identifiables, les mouvements de panique sautent aux yeux, et les interactions restent fluides malgré le chaos ambiant
L’écriture, enfin, apporte une couche supplémentaire de charme. Les dialogues sont courts, efficaces, souvent drôles, avec un humour qui colle parfaitement à l’univers. Vladimir, Yumeko, le père Rodolphe ou encore le banquier Von Kopeck ont chacun une personnalité marquée, un ton bien à eux, et des missions qui donnent envie d’aller voir ce que le jeu va encore nous faire subir. On lit chaque nouvelle consigne avec un mélange de curiosité et d’appréhension, un peu comme si le jeu nous murmurait : “Tu pensais avoir tout vu ? Attends un peu.”
4. Gameplay : Une poche pour la route?
Blood Bar Tycoon est un tycoon qui refuse obstinément de se contenter d’imiter ses modèles. On y retrouve bien la structure limpide d’un Two Point, la gestion des priorités façon RimWorld, l’organisation spatiale héritée de Prison Architect et même une pointe d’industrialisation à la Factorio. Mais le jeu ne se contente jamais de piocher : il mélange tout ça dans un shaker dégoulinant de sang, secoue très fort, et sert le résultat avec un sourire carnassier. Le résultat est étonnamment cohérent, et surtout beaucoup plus profond qu’il n’y paraît.
4.1 Construction & gestion
La première heure fait office de tutoriel, mais un tutoriel comme on aimerait en voir plus souvent : progressif, clair, jamais intrusif. On commence par placer quelques tables, gérer deux ou trois stocks, assigner des zones et surveiller la vigilance du quartier. Puis, presque sans s’en rendre compte, on se retrouve à jongler entre service des humains, accueil des vampires, gestion des cadavres et optimisation du flux de clients. Et avant même d’avoir le temps de se demander comment on en est arrivé là, le jeu nous propose de construire une brasserie de sang dans l’arrière‑salle. La gestion des pièces est d’une simplicité redoutable : on assigne une zone, on définit qui peut y entrer, et tout le monde respecte les règles… sauf les enquêteurs, évidemment, qui semblent avoir été conçus pour tester la solidité de nos nerfs en se faufilant systématiquement là où ils n’ont rien à faire.
4.2 Les larbins sont le cœur battant du jeu, et sans doute l’idée la plus maligne de Blood Bar Tycoon. Contrairement à ce que leur apparence un peu pataude pourrait laisser croire, ils ne se contentent pas de servir des bières et de ramasser des cadavres : chacun dispose d’un ensemble de talents qui lui donne accès à des tâches spécifiques, en plus des tâches générales. Et c’est précisément cette spécialisation qui transforme la gestion du personnel en un véritable jeu dans le jeu.
Le talent Amnésis, par exemple, permet de cibler un humain, d’effacer sa mémoire et de supprimer son statut de témoin. Une capacité absolument vitale, car un client qui quitte le bar en ayant vu un meurtre fait grimper la vigilance du quartier, et plus la vigilance augmente, plus les risques de voir débarquer des trackers deviennent élevés.
Le talent Reaper, lui, est ta meilleure assurance‑vie : il traque les individus hostiles — chasseurs, investigateurs, prêtres — et les neutralise avant qu’ils ne mettent ton établissement sens dessus dessous.
D’autres talents jouent davantage sur la mobilité ou la discrétion. Conceal permet à un larbin de devenir invisible tout en transportant un cadavre, un luxe inestimable quand il faut évacuer un corps au milieu d’une salle bondée sans déclencher une panique générale. Blink, à l’inverse, mise sur la vitesse : le larbin se téléporte instantanément d’un point à un autre, ce qui en fait un excellent serveur vampirique, même s’il est incapable de transporter un cadavre. Enfin, Hypnosis permet de contrôler un humain et de le faire suivre docilement jusqu’à une cellule ou une machine, une mécanique aussi efficace que délicieusement immorale....
Ce système de talents, combiné aux priorités de tâches, donne naissance à une dynamique étonnamment profonde. On pourrait craindre un micromanagement fastidieux, mais il n’en est rien : une fois les rôles définis, les larbins travaillent avec une rigueur presque inquiétante. On se surprend à composer des équipes spécialisées, à réfléchir en termes de synergies, à optimiser les trajets et les interactions comme si l’on préparait un raid dans un MMO. Cela devient vite terriblement addictif
4.3 Humains & vampires
Les humains, bien que scriptés, affichent une variété de comportements qui donne vie au bar. Ils paniquent, fuient, se lamentent dans leur cellule, se débattent, ou attendent simplement leur bière en ignorant qu’ils finiront peut‑être dans une centrifugeuse.
Les vampires, eux, ne sont pas de simples clients premium. Ils incarnent une menace constante : un meurtre accidentel, une altercation, une demande mal gérée, et c’est toute la salle qui peut basculer dans la panique. Leur simple présence impose une gestion fine des zones, des priorités et de la vigilance. Le jeu ne cesse jamais de rappeler que, dans cet univers, les humains sont du bétail et les vampires des prédateurs — et que c’est à nous de maintenir l’illusion d’une cohabitation pacifique.
4.4 Progression & rythme
La progression de Blood Bar Tycoon est sans doute l’un de ses plus beaux tours de passe‑passe. Là où beaucoup de jeux de gestion se contentent d’empiler des niveaux qui ne sont que des variations cosmétiques d’une même formule, celui‑ci prend un malin plaisir à rebattre les cartes à chaque nouveau quartier. On peut commencer dans un bar déjà aménagé, presque confortable, où l’on apprend les bases sans trop réfléchir. Puis, sans prévenir, le jeu nous propulse dans une zone totalement vide, une friche où tout est à construire, à organiser, à optimiser. On passe alors du rôle de gérant à celui d’architecte, et l’on découvre que l’espace, dans Blood Bar Tycoon, est une ressource aussi précieuse que le sang.
Le quartier suivant, lui, éclate la carte en plusieurs bâtiments distincts. Fini le petit cocon où tout est à portée de main : il faut désormais composer avec des distances, des trajets, des angles morts, des zones à risque, et une logistique qui devient soudain beaucoup plus exigeante. On se surprend à réfléchir comme un urbaniste vampirique, à anticiper les flux, à imaginer des circuits d’extraction qui ne déclenchent pas une panique générale à chaque aller‑retour.
Et puis il y a les zones sous surveillance extrême, celles où le jeu nous accueille avec un prêtre suspicieux ou un message d’avertissement qui annonce la couleur : ici, la traque aux vampires est ouverte. Chaque erreur, chaque cadavre mal dissimulé, chaque témoin qui s’échappe peut déclencher une descente de chasseurs. Le rythme change alors du tout au tout. On avance à pas feutrés, on surveille la vigilance comme un compteur Geiger et on ajuste ses priorités. Le jeu devient presque un puzzle, un exercice de précision où la moindre imprudence peut faire basculer toute la partie.
Ce qui impressionne, c’est la manière dont Blood Bar Tycoon parvient à renouveler son gameplay sans jamais trahir ses fondations. On ne déroule jamais une formule toute faite. Chaque carte devient une nouvelle lecture du même concept, une variation subtile qui oblige à repenser sa stratégie sans jamais donner l’impression de repartir de zéro.
4.5 Production & brasserie de sang
C’est dans la brasserie de sang que le jeu révèle toute sa folie. Cellules de détention, distillateurs, machines à sorbets sanguins, pièges à humains… on construit peu à peu une véritable industrie vampirique, avec optimisation des flux, automatisation des tâches et rendement maximal. On se retrouve à mi‑chemin entre Two Point et Factorio, mais avec des humains qui tapent contre la vitre en attendant leur tour, des larbins qui disparaissent pour évacuer un cadavre, et des vampires qui sirotent un cocktail sanguin pendant que la machine à ponction tourne à plein régime. C’est absurde, immoral, hilarant, et surtout terriblement efficace
Musique & sound design
La bande-son de Blood Bar Tycoon ne cherche jamais à voler la vedette, et c’est précisément ce qui la rend aussi efficace. Elle installe une ambiance douce-amère, quelque part entre le lounge gothique et la soirée Halloween qui n’en finit jamais. On y retrouve des nappes discrètes de theremin, quelques touches de clavecin, des mélodies qui semblent flotter dans l’air comme une brume légère. Une atmosphère parfaitement calibrée pour accompagner les allées et venues d’un bar vampirique où l’on sert autant de cocktails que de cadavres. Le sound design, lui, assume pleinement son côté cartoon macabre.
Les machines de la brasserie de sang émettent des cliquetis mécaniques volontairement exagérés, les pièges claquent avec une satisfaction presque coupable, et les humains paniqués poussent des cris qui oscillent entre la comédie et la tragédie. Même les interactions les plus sordides sont traitées avec une forme de légèreté sonore qui désamorce la violence sans jamais la ridiculiser.
7. Durée de vie & rythme
Blood Bar Tycoon fait partie de ces jeux qui ont le don de piéger le joueur sans qu’il s’en rende compte. On le lance pour vérifier un détail, ajuster une priorité, replacer une table… et trois heures plus tard, on est encore là, en train d’optimiser une salle de torture comme si notre vie en dépendait. Le jeu possède cette capacité rare à créer un flux continu d’objectifs, de micro‑décisions et de petites urgences qui s’enchaînent naturellement, sans jamais donner l’impression de forcer la main.
Le rythme, lui, est d’une maîtrise étonnante. Les missions arrivent à intervalles réguliers, suffisamment espacées pour laisser respirer le joueur, mais assez fréquentes pour maintenir une tension douce, presque confortable. Chaque nouvelle zone introduit une mécanique, un piège, une machine ou une contrainte qui relance l’intérêt sans jamais casser l’élan.
Après dix heures, on n’a pas l’impression d’avoir fait le tour, ni même d’avoir atteint le cœur du système. L’arbre de compétences est loin d’être rempli, la production continue de se complexifier, les quartiers se renouvellent, et le jeu garde toujours une petite carte dans sa manche pour relancer la machine. Même les étoiles à décrocher dans les anciens bars donnent envie de revenir en arrière pour optimiser, repenser, ou reconstruire.
Blood Bar Tycoon n’est pas seulement un jeu qui dure : c’est un jeu qui occupe l’esprit même une fois la partie terminée. Un de ces titres qui transforment une simple session de “cinq minutes” en une soirée entière.
Points Forts
➤ Animations et scénettes hilarantes
➤ Machines d’extraction inventives
➤ Concept génial et assumé
➤ Progression intelligente et variée
➤ Cartes qui obligent à repenser sa stratégie
➤ Larbins aux pouvoirs uniques
➤ Univers cohérent et drôleGameplay riche et bien intelligent
Points Faibles
➤ DA qui ne séduit pas immédiatement
➤ Thématique qui peut rebuter certains joueurs sensibles
➤ Quelques scripts parfois qui refusent de se lancer (rare)
Verdict
Blood Bar Tycoon fait partie de ces jeux qui arrivent sans bruit, l’air de rien, et qui finissent par s’installer durablement dans la tête. Sous ses airs de petit tycoon indé, il cache un sens du rythme, une inventivité mécanique et une audace thématique que bien des studios autrement plus installés peinent à atteindre. Ambitieux sans être prétentieux, drôle sans être lourdingue, il réussit ce que beaucoup tentent : proposer un gameplay riche, une progression constamment renouvelée et un univers cohérent malgré son absurdité assumée.
On pourrait le résumer comme un Two Point vampirique, un RimWorld light ou un Factorio macabre, mais ce serait lui rendre un mauvais service. Blood Bar Tycoon n’est pas un patchwork : c’est un jeu qui a une vraie personnalité, un ton, une identité, et surtout une manière bien à lui de transformer l’ignoble en mécanique de gestion parfaitement huilée. Avec son humour noir, ses larbins talentueux, ses machines à ponction qui tournent comme des horloges et ses quartiers qui réinventent sans cesse la partie, le titre de Clever Trickster s’impose comme l’une des plus belles surprises du genre. Un excellent cru venu Namurois, à déguster sans modération… mais avec une paille, par sécurité