Scénario - une excuse à l’aventure, sans lourdeur
Avec Demon Tides, le studio indépendant Fabraz signe une suite qui n’est pas seulement plus vaste techniquement : elle donne également de l’épaisseur à son univers et à ses enjeux narratifs. Là où Demon Turf faisait de Beebz une héroïne débrouillarde dans des niveaux ingénieux, Demon Tides l’envoie maintenant sur les mers ouvertes du royaume de Ragnar’s Rock, dans une quête qui mêle exploration, identité et confrontation avec son propre passé.
Le scénario place Beebz quelques années après les événements du premier opus. Aujourd’hui reine dans son monde, elle reçoit une lettre intrigante de Ragnar, le souverain d’un royaume voisin, qui se révèle être son père. Leur rencontre tourne rapidement au désastre, et Beebz se retrouve échouée sur un archipel vaste et mystérieux, peuplé d’îles aux environnements variés et parfois hostiles. Ce point de départ donne immédiatement une direction émotionnelle au jeu : au-delà des défis de plateforme, il s’agit de comprendre ce qui lie Beebz à son père et ce qui a poussé leur monde à changer.
Dans ce contexte, l’exploration n’est plus une simple récompense ludique : elle devient le moteur de la narration. Traverser les océans, découvrir de nouvelles îles, affronter des défis et interagir avec les habitants permettent peu à peu de rassembler les pièces d’une histoire personnelle et politique, entre héritage, conflits et reconstruction. Les cinématiques et les zones structurées autour de quêtes principales servent de balises dans cette progression, donnant du sens à chaque traversée et à chaque sommet gravis.
Demon Tides tisse ainsi son récit à travers un monde ouvert qui ne se contente pas de fournir des plateformes et des défis : il invite aussi à porter attention aux indices, aux environnements et aux dialogues épars qui jalonnent le chemin. La grande toile narrative se dévoile par fragments, et les aventures maritimes prennent une résonance profonde quand elles se mêlent à la quête d’identité de Beebz et à la découverte de secrets enfouis dans les profondeurs d’un royaume fracturé
Gameplay - un terrain de jeu bâti autour du mouvement
Dans Demon Tides, tout commence par le déplacement. Fabraz a clairement conçu le jeu comme un espace d’expression pour le joueur, où chaque saut, chaque glissade et chaque accélération peuvent s’enchaîner librement. Beebz dispose très tôt d’un panel de mouvements étendu, et le jeu encourage constamment à les combiner plutôt qu’à les utiliser de manière isolée.
Course, sauts successifs, rebonds, glissades et prises d’élan s’imbriquent dans un système fluide qui repose davantage sur le rythme que sur la précision millimétrée. L’inertie est volontairement marquée, donnant au déplacement une sensation de vitesse grisante, tout en laissant une marge d’erreur suffisante pour expérimenter sans frustration excessive.
Un monde ouvert pensé comme un parcours
Contrairement à un platformer à niveaux cloisonnés, Demon Tides adopte une structure en archipel semi-ouvert. Chaque île fonctionne comme une zone dense, remplie de défis optionnels, de secrets et de routes alternatives. Le joueur n’est jamais contraint à un itinéraire unique : atteindre un objectif peut se faire de plusieurs manières, selon la maîtrise du mouvement et la lecture du terrain.
Cette approche transforme l’exploration en véritable jeu de trajectoires. Trouver le bon angle, exploiter une pente, enchaîner une série de sauts ou utiliser intelligemment les capacités de Beebz devient souvent plus important que suivre un chemin balisé. Le level design récompense la curiosité et l’audace, quitte à laisser le joueur se perdre momentanément.
Transformations et variations de gameplay
Beebz peut acquérir différentes formes temporaires, chacune modifiant radicalement sa manière de se déplacer ou d’interagir avec l’environnement. Ces transformations ne servent pas uniquement à résoudre des situations ponctuelles : elles ouvrent de nouvelles façons d’aborder les zones déjà explorées et redonnent de l’intérêt à la revisite des îles.
Le jeu exploite cette mécanique pour renouveler constamment les défis, sans jamais rompre la cohérence globale du système de mouvement. Chaque nouvelle capacité vient s’ajouter à un ensemble déjà riche, renforçant la sensation de progression organique plutôt qu’une accumulation artificielle de pouvoirs.
Le système de talismans joue un rôle central dans la personnalisation du gameplay. Ces objets modifient subtilement les capacités de Beebz, en favorisant par exemple la vitesse, la maniabilité ou certaines interactions spécifiques avec l’environnement.
Ce choix permet d’adapter l’expérience à son propre style de jeu. Certains talismans privilégient une approche plus technique, d’autres rendent les déplacements plus permissifs. Fabraz laisse ainsi au joueur la responsabilité de définir son confort de jeu, sans jamais imposer une configuration optimale.
Combat et défis secondaires
Le combat reste présent, mais il n’est jamais au centre de l’expérience. Les affrontements servent principalement de ponctuation entre les phases d’exploration et de plateforme. Ils demandent un minimum d’attention, sans chercher à détourner le joueur de ce qui fait la force du jeu : le mouvement et la lecture de l’espace.
À côté de la trame principale, Demon Tides regorge de défis secondaires, de collectibles et d’épreuves chronométrées. Ces activités exploitent pleinement la profondeur du système de déplacement et s’adressent clairement aux joueurs désireux de pousser leurs compétences plus loin.
Direction artistique - un monde qui revendique son identité
Demon Tides affirme une direction artistique immédiatement reconnaissable, héritée de Demon Turf mais clairement enrichie. Fabraz conserve ce mélange singulier de personnages en 2D intégrés dans des environnements en 3D, un choix esthétique qui donne au jeu une personnalité forte et lisible, même à grande vitesse.
Beebz et les autres personnages affichent des silhouettes expressives, des animations volontairement exagérées et un sens du timing très cartoon. Cette approche renforce la lisibilité de l’action, un point essentiel dans un jeu où la vitesse et l’enchaînement des mouvements jouent un rôle central. Le contraste entre les modèles 2D et les décors 3D ne cherche jamais le réalisme : il assume pleinement son aspect stylisé.
Chaque île de l’archipel possède sa propre identité visuelle. Falaises abruptes, plages lumineuses, ruines suspendues ou zones plus inquiétantes : les environnements varient suffisamment pour éviter la monotonie, tout en conservant une cohérence globale. Les couleurs sont franches, parfois très saturées, et participent activement à la lecture du terrain.
Le décor n’est jamais là pour faire joli uniquement. Les formes, les pentes, les volumes et les contrastes servent directement le gameplay. À pleine vitesse, le joueur doit pouvoir anticiper ses trajectoires, repérer les prises d’élan et identifier les dangers. La direction artistique soutient cette exigence en privilégiant la clarté à la surcharge visuelle.
Une ambiance sonore au service du rythme
L’ambiance sonore accompagne efficacement cette identité visuelle. Les musiques adoptent un ton énergique et parfois légèrement chaotique, en phase avec le caractère de Beebz et le tempo du jeu. Chaque zone possède ses variations, sans jamais rompre le rythme général de l’aventure.
Les effets sonores, quant à eux, renforcent la sensation de vitesse et de dynamisme. Les sauts, impacts et transformations sont lisibles à l’oreille, ce qui contribue à l’immersion et au confort de jeu, notamment lors des phases les plus rapides.
Demon Tides ne cherche pas à impressionner par une démonstration technique ou une mise en scène grandiose. Sa force réside dans la cohérence de son univers, où chaque élément visuel et sonore sert l’expérience de jeu. Le style graphique, parfois clivant, assume pleinement son parti pris et renforce l’impression de jouer à un platformer qui a sa propre voix.
Technique - une fluidité au service du mouvement
Sur le plan technique, Demon Tides tient globalement ses promesses. Le jeu affiche une fluidité solide, indispensable au vu de l’importance accordée au mouvement et à la vitesse. Les déplacements restent lisibles, même lorsque l’on enchaîne sauts, glissades et accélérations sur de longues distances.
La caméra, souvent mise à rude épreuve dans les platformers 3D rapides, s’en sort correctement. Elle peut occasionnellement perdre en lisibilité dans des espaces très chargés ou lors de trajectoires improvisées, mais sans jamais compromettre durablement la progression. Les collisions sont précises, et les surfaces réagissent comme attendu, ce qui renforce la confiance du joueur dans ses actions.
Quelques imperfections subsistent, notamment de légères variations de framerate dans certaines zones très ouvertes ou lors d’enchaînements particulièrement rapides, mais rien qui vienne réellement nuire à l’expérience. Dans l’ensemble, la technique accompagne efficacement la philosophie du jeu, sans chercher à briller inutilement.
Contenu, durée de vie et rejouabilité - un terrain d’expression généreux
Demon Tides propose une aventure conséquente, articulée autour de son archipel et de ses nombreuses îles à explorer. La progression principale peut être menée sans tout voir, mais le jeu incite constamment à s’écarter du chemin critique pour découvrir défis optionnels, zones cachées et collectibles.
La durée de vie dépend largement de l’implication du joueur. Une approche focalisée sur l’histoire permet d’avancer à bon rythme, tandis qu’une exploration approfondie peut largement prolonger l’expérience. Les défis secondaires exploitent pleinement les mécaniques de déplacement et servent de véritable terrain d’entraînement pour perfectionner sa maîtrise.
La rejouabilité repose principalement sur cette liberté d’exécution. Revenir dans une zone avec une meilleure compréhension du mouvement, une nouvelle transformation ou une configuration différente de talismans change sensiblement l’approche. Le jeu valorise l’expérimentation et la progression personnelle plutôt qu’un simple empilement de contenu.
Points forts
➤ Un système de déplacement riche, fluide et extrêmement grisant
➤ Un level design ouvert qui récompense l’audace et l’exploration
➤ Une direction artistique affirmée et cohérente
➤ Une vraie liberté laissée au joueur dans sa manière de jouer
➤ Une identité forte dans le paysage du platformer 3D
Points faibles
➤ Une caméra parfois mise en difficulté dans les zones très rapides
➤ Des combats peu marquants face à la richesse du mouvement
➤ Une approche qui peut dérouter les joueurs cherchant un guidage constant
Verdict
Demon Tides est un platformer 3D qui fait un choix clair : tout miser sur le plaisir du mouvement. Fabraz signe un jeu généreux, exigeant sans être punitif, qui transforme chaque île en terrain d’improvisation. Loin des structures rigides, l’expérience repose sur la maîtrise, la curiosité et l’envie de repousser ses propres limites.
Le titre l s’adresse avant tout à celles et ceux qui aiment apprendre, expérimenter et ressentir une vraie montée en compétence manette en main. Une proposition singulière, cohérente et assumée, qui confirme le savoir-faire du studio dans le genre.