Test – The Posthumous Investigation : un mort, quatorze suspects et une journée pour comprendre
Dans un Rio de Janeiro figé en 1937, un mort nous engage pour résoudre son meurtre. Une enquête brillante, répétitive, mais vraiment personnelle.
Un détective, un meurtre, quatorze suspects et une victime qui a la particularité assez pratique de pouvoir nous expliquer elle-même qu’elle a été assassinée. Avec The Posthumous Investigation, Mother Gaia Studio n’a pas choisi la voie la plus classique pour nous emmener enquêter dans le Rio de Janeiro de 1937.
Après une sortie PC au printemps, le jeu arrive sur Nintendo Switch avec une proposition qui semble taillée pour la machine. Son enquête se parcourt par petites séquences, chaque journée peut être recommencée autant de fois que nécessaire et l’écran tactile accompagne parfaitement cette aventure héritée du point-and-click. Derrière son élégante robe noire et blanche se cache toutefois un jeu plus particulier qu’un simple jeu de détective : trouver des indices compte, mais apprendre à connaître une petite ville entière et ceux qui l’habitent compte encore davantage.

Quand votre client est déjà mort
Brás Cubas a un problème. Il est mort.
Ce qui ne l’empêche visiblement pas d’engager un détective afin de découvrir les circonstances exactes de son assassinat. Nous voilà donc propulsés dans une version romancée du Rio de Janeiro de 1937, entourés d’une galerie de quatorze suspects possédant chacun leurs occupations, leurs relations, leurs secrets et surtout leur propre emploi du temps.
L'univers reprend les personnages et plusieurs œuvres de Machado de Assis, figure majeure de la littérature brésilienne, dont Mémoires posthumes de Brás Cubas. Mother Gaia Studio mélange librement cet héritage littéraire pour construire une enquête originale, sans exiger la moindre connaissance préalable de l’auteur. Ceux qui connaissent son travail reconnaîtront évidemment davantage de références, mais l’histoire reste parfaitement compréhensible sans bagage particulier.
Et cette entrée en matière installe rapidement une drôle d’ambiance. Le fantastique existe, puisque discuter avec son client décédé ne semble poser de problème à personne, mais l’enquête conserve pourtant une certaine cohérence. Derrière les personnages parfois extravagants se dessinent des histoires d’argent, de jalousie, de relations cachées et de vieilles rancœurs. Très vite, tout le monde paraît avoir quelque chose à dissimuler.
Une journée, encore et encore
Notre temps est limité. Lorsque la journée s'achève, elle recommence.
Les objets récupérés disparaissent avec elle, contrairement aux connaissances engrangées. Un détail entendu dans une conversation à midi peut ainsi nous pousser, lors de la boucle suivante, à nous rendre ailleurs plusieurs heures auparavant. Un personnage que l’on croisait jusque-là sans y prêter attention devient soudain intéressant parce qu’on sait maintenant où il se rend et qui il doit rencontrer. Les suspects ne patientent pas gentiment jusqu’à notre arrivée. Ils vivent leur journée. Ils changent de lieu, discutent entre eux et participent à différents événements selon l’heure. L’enquête devient progressivement une cartographie mentale de leurs habitudes.
On ne cherche donc plus uniquement quoi faire. On cherche également quand le faire. Suivre une personne peut nous faire manquer un événement ailleurs. Arriver trop tôt ne sert parfois à rien. Arriver trop tard signifie attendre la prochaine boucle. Et une information apparemment anodine peut finalement ouvrir une nouvelle piste plusieurs journées plus tard.
La progression vient alors moins d’une accumulation d’objets que d’une accumulation de connaissances.
Le détective, c’est surtout celui qui observe
Cette structure crée une enquête assez différente de celles où chaque énigme attend patiemment sa solution. Ici, la curiosité et la méticulosité sont récompensées.
Observer les déplacements d’un suspect, revenir sur les lieux à une heure différente, écouter une discussion ou provoquer une interaction peut modifier notre compréhension de l’affaire. Il arrive également que certaines actions influencent le comportement des personnages et permettent d’accéder à une situation jusque-là inaccessible.
Le jeu accompagne cependant davantage le raisonnement qu’un Return of the Obra Dinn, par exemple. Les informations importantes sont consignées et certaines connexions sont explicitées. L’essentiel de notre travail consiste donc à découvrir les pièces du puzzle et à comprendre où chercher les suivantes plutôt qu’à construire seul une immense démonstration logique.
Ce choix peut enlever un peu de satisfaction à ceux qui souhaitent remplir eux-mêmes chaque case d’un tableau d’enquête. Il rend en revanche l’aventure beaucoup plus accessible et évite de transformer une dizaine d’heures de jeu en prise de notes permanente.
Le sentiment d’investigation demeure, notamment parce que rien ne remplace l’observation des routines. On peut posséder beaucoup d’informations et continuer malgré tout à découvrir un rendez-vous, un déplacement ou une conversation qui change complètement notre lecture d’un personnage.
Quand la boucle commence à tourner en rond
Cette mécanique possède forcément son revers.
Recommencer encore une journée signifie également revoir des lieux, refaire certains déplacements et assister plusieurs fois aux mêmes séquences. Des raccourcis apparaissent progressivement et le jeu permet d’accélérer certaines phases, mais la répétition finit malgré tout par se faire sentir.
La première moitié profite énormément de cette structure : chaque nouvelle journée apporte suffisamment d’informations pour donner envie de repartir immédiatement. Plus tard, lorsque les principales routines sont connues, il arrive que l’on sache exactement ce que l’on veut atteindre tout en devant reproduire plusieurs étapes avant d’y parvenir.
Le rythme dépend aussi beaucoup de notre manière de jouer. Quelqu’un qui explore méthodiquement dès les premières boucles évitera probablement plusieurs allers-retours inutiles. Un joueur qui avance plus instinctivement pourra découvrir tardivement un détail obligeant à retourner fouiller des plages horaires qu’il pensait avoir épuisées.
Et paradoxalement, c’est aussi ce qui participe au charme de l’expérience : deux joueurs ne construisent pas forcément leur enquête dans le même ordre.
Une conclusion qui vous appartient
C’est probablement l’élément qui divisera le plus.
The Posthumous Investigation refuse de transformer sa conclusion en simple contrôle de connaissances où une seule combinaison d’indices ouvre la porte de la vérité absolue. L’affaire conserve une part d’ambiguïté et nous demande finalement de défendre notre propre lecture des événements. Nous avons plutôt apprécié ce choix.
Après avoir passé une dizaine d’heures à suivre ces personnages, leurs horaires et leurs contradictions, désigner notre suspect donne réellement l’impression de conclure notre enquête. Il devient alors important d’avoir été curieux, d’avoir vérifié un détail plutôt que de l’écarter et d’avoir cherché suffisamment loin pour être capable d’assumer sa conclusion. Une réponse totalement fermée aurait sans doute fourni une satisfaction plus immédiate. Cette ambiguïté laisse en revanche persister le doute après le générique. Avons-nous réellement compris ce qui s’est passé ? Avons-nous accordé trop d’importance à un indice ? Un autre joueur aurait-il accusé quelqu’un d’autre avec des arguments tout aussi recevables ?
Pour un jeu bâti autour de l’observation et de l’interprétation, cette absence de réponse gravée dans le marbre paraît finalement assez logique.
Un Rio de Janeiro dessiné à l’encre
Visuellement, le titre possède une identité immédiatement reconnaissable.
Les décors et personnages dessinés à la main adoptent un noir et blanc qui évoque autant l’illustration que le cinéma noir. Les animations accompagnent bien les silhouettes volontairement caricaturales et la direction artistique réussit surtout à rendre chaque lieu identifiable rapidement, ce qui devient essentiel lorsque l’on commence à effectuer les mêmes trajets plusieurs fois.
La représentation du Rio des années 1930 apporte également une fraîcheur bienvenue. Le jeu de détective aime généralement Londres, New York, Paris ou les grandes demeures européennes. Cette incursion dans la culture brésilienne, nourrie directement par sa littérature, donne immédiatement une autre couleur à l’aventure malgré l’absence assez manifeste de couleurs à l’écran.
C’est aussi un jeu où l’écriture doit porter énormément de poids. Les dialogues fournissent les indices, présentent les relations et donnent progressivement corps aux suspects. On finit ainsi par reconnaître leurs habitudes presque naturellement, sans avoir besoin de consulter constamment ses informations.
La Switch lui va particulièrement bien
Notre crainte concernait surtout le passage sur une petite machine et la lisibilité d’un jeu aussi dépendant de son interface. Elle disparaît rapidement.
La version Switch offre une bonne définition, les éléments importants restent parfaitement identifiables et nous n’avons pas rencontré de problème technique notable durant notre partie. Les animations conservent leur finesse et l’ensemble reste propre aussi bien dans les décors que dans les interfaces.
Les commandes traditionnelles accomplissent leur travail sans difficulté particulière. Pourtant, The Posthumous Investigation est sensiblement plus agréable avec l’écran tactile. Pointer directement un élément, parcourir les interactions et naviguer dans cette aventure conçue autour du clic paraît immédiatement plus naturel. La manette reste parfaitement viable en mode téléviseur, mais la configuration portable au tactile devient rapidement notre manière préférée d’enquêter.
Cette adaptation correspond particulièrement bien au rythme du jeu. Une boucle ou quelques nouvelles pistes peuvent facilement être explorées lors d’une session courte avant de reprendre l’enquête plus tard.
Un regret important demeure : aucune traduction française n’est proposée. Le jeu demande énormément de lecture et la compréhension précise des dialogues fait directement partie de l’enquête. Un niveau correct en anglais est donc nécessaire pour en profiter correctement, ce qui exclura forcément une partie du public francophone.
Une grosse dizaine d’heures à mener notre affaire
Il nous aura fallu une grosse dizaine d’heures pour atteindre notre conclusion, avec forcément une marge importante selon la manière d’enquêter.
Cette durée convient bien à la structure. Plus court, le système de routines n’aurait probablement pas eu suffisamment de temps pour déployer ses ramifications. Beaucoup plus long, la répétition inhérente aux boucles serait devenue nettement plus difficile à accepter.
Le jeu sait globalement quand commencer à resserrer son intrigue, même si sa deuxième partie aurait gagné à supprimer encore quelques répétitions. Les raccourcis réduisent une partie du problème sans parvenir à le faire entièrement disparaître.
Reste cette étrange satisfaction, une fois l’affaire terminée, de repenser à certains événements en se demandant si nous avons vraiment choisi le bon coupable.

Conclusion
Verdict
Points forts
- Une direction artistique immédiatement identifiable
- Le Rio de Janeiro de 1937 et l’héritage de Machado de Assis
- Les routines des quatorze suspects donnent du corps à l’enquête
- Une progression basée sur ce que l’on apprend plutôt que sur ce que l’on possède
- Une conclusion ouverte qui laisse le joueur défendre sa propre interprétation
- Une version Switch propre et parfaitement lisible
- L’écran tactile particulièrement agréable pour jouer
Points faibles
- Des répétitions qui deviennent plus sensibles dans la deuxième moitié
- Une partie du raisonnement est davantage accompagnée que dans les jeux d’enquête les plus exigeants
- Quelques trajets et interactions doivent être reproduits pour atteindre le moment recherché
- Aucune traduction française malgré une aventure extrêmement bavarde
The Posthumous Investigation transforme une excellente idée de départ en une enquête qui possède une vraie personnalité. Son Rio de Janeiro de 1937, son dessin noir et blanc et son utilisation des œuvres de Machado de Assis lui permettent déjà de sortir d’un genre particulièrement encombré.
Sa plus grande réussite vient toutefois de ses habitants. Apprendre leurs horaires, comprendre leurs relations et savoir où se trouver au bon moment devient progressivement plus important que résoudre une succession d’énigmes traditionnelles. La boucle temporelle nourrit cette mécanique pendant plusieurs heures avant d’en révéler également les limites, avec quelques passages où refaire devient moins passionnant que découvrir.
Nous retenons surtout sa manière de nous laisser assumer notre conclusion. L’enquête ne se termine pas en nous donnant simplement la réponse derrière le rideau. Elle nous demande de regarder les informations réunies et de décider ce que nous en faisons. Cette ouverture pourra frustrer ceux qui attendent une vérité définitive. Elle donne aussi à l’aventure cette impression assez rare d’avoir réellement vécu notre propre affaire.
Et sur Switch, l’expérience trouve une machine qui lui convient très bien. Le portage est propre, lisible et techniquement solide, tandis que le tactile offre probablement la manière la plus agréable de parcourir cette étrange enquête posthume.
A propos du studio
Mother Gaia Studio est un studio indépendant installé à Bauru, dans l’État de São Paulo au Brésil. Fondé en 2008 après une victoire à l’Imagine Cup de Microsoft avec City Rain, le studio a depuis travaillé sur différents projets avant de revenir vers une structure plus réduite consacrée à ses propres créations.
Avec The Posthumous Investigation, l’équipe puise directement dans la culture brésilienne et particulièrement dans l’œuvre de Machado de Assis. Le jeu mélange notamment des éléments de Mémoires posthumes de Brás Cubas, Dom Casmurro, L’Aliéniste et Quincas Borba pour construire sa propre enquête policière.