Maintenant que l'aventure complète est entre les mains, on peut le dire : cette fissure était bien réelle, et c'est elle qui fait tout le prix du jeu.
Apopia: Sugar Coated Tale est le premier titre de Quillo Entertainment, un micro-studio basé à Hong Kong, qui a mis huit ans pour mener ce projet à terme. Huit ans pour une aventure de cinq à six heures. Ça pourrait sembler disproportionné, jusqu'à ce qu'on comprenne à quel point chaque détail visuel, chaque réplique et chaque transition entre les mondes a été pesé. On est loin d'un titre sur-calibré. On est face à quelque chose d'artisanal, d'imparfait par endroits, mais porté par une sincérité rare.
Yogurt, royaume sous sucre
Mai, une fillette en randonnée avec sa mère, tombe dans une grotte et se retrouve propulsée dans le royaume de Yogurt, un monde peuplé d'animaux parlants, de décors aux couleurs pastel et d'une atmosphère qui évoque irrésistiblement les séries animées des années 90. Amphibia, The Owl House, un peu de Wizard of Oz aussi : les influences sont visibles, mais elles sont digérées, pas pillées.
Le problème, c'est que Yogurt est verrouillé. Un tyran nommé BOSS a renversé la princesse légitime et interdit tout passage. Mai va donc devoir composer avec ce qu'elle a : une poignée d'alliés improbables, Moly la lapine renversée, Nico le chat au caractère de papier de verre, et un pouvoir bien particulier. Elle peut lire les pensées. Et plonger dans les Dark Worlds.
Le scénario met un peu de temps à se mettre en route. Les premiers chapitres installent l'univers avec générosité, mais sans urgence. On sourit, on observe, on avance, sans vraiment être accroché. Et puis le chapitre 3 arrive. Et tout bascule. Les Dark Worlds ne sont plus de simples gadgets de gameplay : ils deviennent des espaces intimes, des représentations visuelles du subconscient des personnages. Les traumas affleurent, les souvenirs enfouis remontent. La mère de Mai, vue d'abord comme une figure bienveillante, révèle peu à peu une complexité qui donne au jeu sa véritable profondeur. La tension entre l'image protectrice et la réalité douloureuse est traitée avec une délicatesse sincère, sans jamais tomber dans le mélodrame.
Gameplay : une aventure qui change de visage à chaque chapitre
Apopia est avant tout un point & click narratif. On explore, on parle aux PNJ, on ramasse des objets, on résout des situations pour avancer. La structure est classique et s'appuie sur un carnet de quêtes qui remplit correctement son rôle - même si, à quelques reprises, les objectifs manquent de précision et forcent à tâtonner un peu plus que nécessaire.
Mais ce qui distingue vraiment le jeu de ses pairs, c'est son refus de rester dans un seul registre. Quillo Entertainment a parsemé l'aventure de mini-jeux qui font changer de genre sans prévenir : rythme, baseball, dungeon crawler simplifié, furtivité, et même un passage en mode dating sim franchement bien exécuté, qui parvient à être drôle et fonctionnel en même temps. Ces séquences cassent le rythme de la bonne façon, elles ne durent jamais trop longtemps, elles restent accessibles, et elles servent toujours la narration plutôt que de n'être que des distractions.
L'échec n'est pas punitif : une séquence ratée relance immédiatement, sans pénalité. C'est un choix cohérent avec le ton du jeu, qui préfère maintenir le flux narratif plutôt que de tester la patience du joueur.
Il y a cependant quelques aspérités. Le backtracking est trop présent dans certaines sections, notamment dans les zones où il faut aller-retour entre plusieurs PNJ avant de trouver le déclencheur qui fait avancer l'histoire. Les contrôles dans certaines séquences d'action, en particulier une poursuite impliquant Nico et des crochets à attraper, manquent de précision et peuvent provoquer quelques échecs frustrants, surtout au clavier-souris. La manette est recommandée.
Un mini-jeu musical demande également de reproduire une mélodie après l'avoir écoutée - mais le volume de la mélodie originale est trop faible, même à fond, et le passage devient artificiellemment difficile pour une mauvaise raison
Direction artistique : le coup de coeur du jeu
C'est là qu'Apopia s'exprime pleinement. Tout est dessiné à la main, dans un style cartoon qui rappelle les productions animées de fin des années 90 - traits épais, expressions exagérées, palettes vives. Chaque personnage a une silhouette reconnaissable, une façon de bouger et de réagir qui lui est propre. Les environnements de Yogurt respirent la fantaisie sans jamais tomber dans le générique.
Et puis il y a les Dark Worlds. Dès qu'on plonge dans l'un d'eux, la direction artistique bascule radicalement : le monde se simplifie, les couleurs disparaissent au profit d'un noir et blanc légèrement irréel, et Mai se retrouve dans une représentation stylisée et déformée du subconscient du personnage visité. Le contraste est immédiat, efficace, et chargé de sens. Ces passages sont les plus beaux du jeu - et les plus troublants.
La bande-son accompagne cette dualité avec justesse. Légère et chantonnante dans les zones de Yogurt, elle devient plus atmosphérique et minimale dès qu'on bascule dans les univers intérieurs. Pas de bande-son spectaculaire, mais une cohérence sonore qui sert constamment l'émotion visée.
Technique : un lancement cabossé
C'est le point noir de cette version initiale. Les bugs sont nombreux, même si aucun n'est rédhibitoire. Au lancement, certains joueurs ont dû relancer le jeu plusieurs fois avant de pouvoir démarrer une nouvelle partie. La pause coupe les voix des personnages, qui ne reviennent pas à la reprise. Un joueur à la manette doit impérativement brancher son contrôleur avant de lancer le jeu sous peine de ne pas être reconnu. Des sauts d'image surviennent ponctuellement dans certaines zones, notamment lors des séquences de poursuite.
Un bug de hors-limite a également été signalé en début de jeu, forçant un redémarrage complet pour s'en sortir.
Ces problèmes ne ruinent pas l'expérience - l'aventure reste praticable et les sauvegardes automatiques sont fréquentes - mais ils trahissent une finition insuffisante pour un jeu qui méritait mieux. Des correctifs sont attendus et devraient régler la majorité de ces points. Si vous avez un doute, mieux vaut attendre le premier patch avant de vous lancer.
Points Forts
➤ La direction artistique dessinée à la main, parmi les plus soignées du genre indépendant
➤ Le contraste visuel fort entre Yogurt et les Dark Worlds - visuellement marquant et narrativement chargé
➤ Une narration qui gagne en profondeur chapitre après chapitre, avec un vrai coeur émotionnel
➤ Les mini-jeux variés et bien intégrés qui empêchent toute monotonie
➤ La relation entre Mai et sa mère, traitée avec sincérité et finesse
➤ Un prix très accessible pour ce que le jeu propose
➤ La bande-son cohérente et bien choisie
Points Faibles
➤ Trop de bugs au lancement - contrôleur à brancher avant démarrage, voix coupées après pause, sauts d'image
➤ Démarrage lent, les premiers chapitres prennent leur temps pour accrocher
➤ Backtracking trop fréquent dans plusieurs sections
➤ Contrôles imprécis dans certaines séquences d'action
➤ Un mini-jeu musical rendu difficile par un audio trop faible
➤ Quelques personnages secondaires en retrait
➤ Durée courte : comptez 5 à 6 heures pour une première run complète
Verdict
On avait quitté la démo en se disant que quelque chose se préparait. L'aventure complète confirme cette intuition - et la dépasse par endroits. Apopia: Sugar Coated Tale est un jeu qui commence comme un cartoon pour enfants sages et finit comme une histoire sur les blessures qu'on transporte sans le savoir. Quillo Entertainment a mis huit ans à construire cet univers, et ça se voit dans chaque recoin visuel, dans chaque transition entre les mondes, dans la façon dont les Dark Worlds révèlent les personnages mieux que n'importe quel dialogue.
Oui, la finition technique laisse à désirer au lancement. Oui, le démarrage est un peu mou et le backtracking trop présent. Mais rien de tout ça ne tient face à la sincérité du projet et à l'émotion qu'il parvient à dégager dans sa seconde moitié. Pour moins de quinze euros, c'est une aventure qui mérite largement le détour - de préférence après les premiers patches.